Intimidation (très long message)

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C’est le sujet de l’heure sur la blogosphère en ce moment… Ça me fait plaisir. Pas de voir que tant de personnes ont vécu ce que j’ai vécu, mais de savoir que enfin, on en parle. Les agressions physiques ont toujours eu plus de presse que l’intimidation et les agressions psychologiques. C’est sûr qu’un œil au beurre noir, ça se voit plus qu’un bleu à l’âme, mais les conséquences sont souvent les mêmes.

Personnellement, ça m’a pris près de 10 ans, beaucoup de travail sur moi, une thérapie de groupe et beaucoup de persévérance pour retrouver mon estime et réussir à me convaincre, véritablement, que je valais plus que ce que la valeur que les autres voulaient bien me donner.

De mon côté, cela a commencé au primaire. J’étais gênée, obéissante, effacée, j’avais des notes dans la moyenne… mais ma mère était surveillante à l’école. Le système d’émulation faisait en sorte qu’on perdait des points, ce qui nous enlevait le droit de participer à l’activité récompense de l’étape. En cinq ans à cette école primaire, je n’ai perdu qu’un point, que j’ai vite « rattrapé ». Par contre, pour les autres enfants, il était évident que j’avais un traitement de faveur parce que ma mère faisait partie des personnes qui enlevaient des points. Le fait que je respectais les règles ne semblait pas être une raison suffisante pour expliquer que je n’avais aucun problème avec l’autorité. Et même si ma sœur, de son côté, pouvait rarement participer aux activités à cause de son comportement, ça n’empêchait personne de penser que j’avais un traitement de faveur. Déjà à l’époque, je me faisais traiter de tous les noms et je ne pouvais pas me plaindre, sinon ça aurait augmenté l’impression de favoritisme.

Au secondaire, je pensais bien avoir la paix, mais ce ne fut pas le cas. Tous mes collègues de classe du primaire étaient à la même école que moi. De plus, comme je venais d’une famille relativement pauvre, je n’étais pas habillée « comme il fallait ». Pour tout dire, j’ai eu mes premiers jeans à 14 ans et j’étais habillé en coton ouaté à la première journée d’école. Ça marque et ça vous suit le long du secondaire. Donc, les deux premières années ont été ponctuées de sobriquets constants. Pour fuir, je me réfugiais à la bibliothèque pendant les pauses et l’heure du dîner.

À partir du secondaire 3, ça s’est accentué. Une nouvelle est arrivée à l’école, JL. Pour devenir populaire, elle s’en est rapidement prise à moi. C’était bien vu de sortir de nouveau surnom pour moi. Un prof de math s’était même fait prendre au jeu, pensant que c’était un jeu anodin entre amis, et il avait sorti « Jessixcordesbois ». Bref, JL est rapidement devenue la leader des personnes qui me persécutaient. Je me faisais dire constamment que je puais, soit à voix haute ou par des papiers qu’on me passait pendant les cours. Papiers qui me demandaient si j’avais l’eau courante dans mon trou, si j’étais trop pauvre pour m’acheter du savon… À la longue, j’ai développé une peur de sentir mauvais. Je me lavais matin et soir et j’allais aux toilettes à chaque pause pour me mettre du déodorant.

Ensuite, on a commencé à mettre du papier collant, de la gomme, de la colle sur mon cadenas, à me vider des poubelles sur la tête, à essayer de prendre des photos de moi quand je me changeais au cours d’éducation physique… Si bien que, alors que je n’avais jamais menti, j’ai commencé à faire semblant d’être malade pour au moins éviter les cours d’éduc. Pendant les exposés oraux, les élèves faisaient en sorte de me déconcentrer : ils me faisaient des grimaces, des gestes obscènes ou, si le prof était à l’arrière de la classe, me lançaient des phrases juste pour me faire trébucher dans mes mots. J’ai souvenir d’un oral d’anglais de 10 minutes pendant lequel un gars en avant de la classe m’a dit « Tu trembles, tu trembles, tu trembles… » en boucle pendant toute la durée de mon exposé.

Pendant ce temps, ma mère était au courant de ce que je vivais à l’école et elle me disait de les ignorer, qu’ils allaient se tanner. C’est ce que j’essayais de faire, mais ça ne se calmait pas. Le coup final a été porté en secondaire 4. Le papier reçu dans mon cours de français disait, en plus des autres phrases habituelles sur ma grosseur et mon odeur corporel : « Ta maman t’a sûrement dit de nous ignorer… mais ça sert à rien, on ne se tannera pas ». Ça m’a démolie. Je ne voyais plus d’espoir.

Vers la fin de l’année, en secondaire 4, on a eu une remplaçante en français, pour le reste de l’année. Le cours de français (et d’éducation physique) était le cours qui rassemblait la majorité des élèves qui me persécutaient. Après deux semaines, elle a vu ce que les autres n’ont pas vu en 6 ans et elle a fait la pire chose qu’elle pouvait faire : elle a pris ma défense devant tout le groupe.

Est-ce que ça a aidé à ma situation? Pas du tout. Ça été pire pour le reste de l’année, mais ça m’a redonné confiance en la vie et en les adultes. Même si j’étais une bonne élève, j’étais à un cheveu d’abandonner l’école et je me suis accrochée à ça. L’année suivante, la leader de mes bourreaux a changé d’école et tout le monde m’a oublié.

Raconté comme ça, ça n’a pas l’air si pire. Mais vivre ça, 180 jours par année, pendant 6 ans, ça marque et ça te détruit. On sous-estime l’impact de la violence psychologique. C’est sûr qu’à force de se faire dire qu’on est stupide et de s’apercevoir que c’est un sentiment partagé par plusieurs personnes, on finit par le croire. J’ai commencé le cégep avec l’estime dans le sixième sous-sol. Une remarque négative me faisait pleurer. Je n’arrivais plus à me faire d’amis parce que je n’avais confiance en personne.

J’ai passé à travers mon cégep sans trop de problèmes, sans me faire remarquer, sans poser de questions… à essayer de me faire oublier.

En commençant mes études en enseignement, je me suis aperçue que mon passé me poursuivait encore. Lors de mon deuxième stage, j’ai été confronté à ce que j’avais vécu. Entre les élèves oui, mais de la part des élèves aussi. Je sais qu’ils me testaient, mais ça m’a surtout cassée. Je n’étais pas assez forte, pas encore assez forte pour affronter cela. Pour pouvoir enseigner, il faut avoir confiance en ses capacités, en ses forces, et foncer. Je n’étais pas capable de faire ça. Enseigner me confrontait à mes faiblesses.

Je suis donc allée voir un orienteur qui m’a permis de trouver ce qui correspondait à ma personnalité et à ce que j’aimais. Mais, il a fait plus que ça, il m’a dit qu’il n’avait jamais vu quelqu’un avec autant de talents pour se diminuer et que je devrais consulter, sinon je ne serais jamais heureuse, peu importe ma profession. C’est ce que j’ai fait. Je me suis inscrite à un groupe qui travaillait sur l’estime de soi. J’ai pleuré comme je n’ai jamais pleuré dans ma vie, mais j’ai réussi à établir des bases pour me reconstruire.

Cela a pris du temps, beaucoup de temps. J’ai parfois encore des « rechutes », mais je suis heureuse. J’ai pris ma place. Bien sûr, à cause de ça, j’ai perdu la quasi-totalité de mes amis, qui me connaissaient comme une personne qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre. Maintenant, je m’affirme et je sais que les amis que j’ai présentement m’acceptent comme je suis.

Cet été, j’ai laissé entrer M. X dans ma vie. Est-ce que j’ai eu peur? Oui. J’ai encore peur parfois. Faire confiance à ce point à une personne, je croyais que je ne serais jamais capable… mais oui, je le suis, et ça me remplit de joie chaque jour.

9 réflexions sur “Intimidation (très long message)

  1. Ouais… tu l’as pas eu facile et je comprends par où t’as passé pour l’avoir vécu:
    -Nom de famille facilement risible;
    -Un peu plus bâti que la moyenne des autres enfants;
    -S’être fait cracher dessus, rentrer la tête dans des murs;

    C’est jamais facile sortir de notre passé… mais avec des efforts comme tu as fais (et que j’ai fais), on peut s’aider.

    Entk, je crois?

    Keep de fight Jessica!

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  2. Merci Marius 🙂

    Non, ce n’est pas facile, mais c’est tout de même à nous de le faire. Je crois qu’il est possible de réussir, ce qu’il faut, c’est la persévérance et parfois, un peu d’aide extérieure.

    Keep fighting too 🙂

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  3. Whoa… tu m’en avais dit beaucoup par « ptits bouts », mais de lire tout tout d’un coup… C’est là que je réalise que le surnom de perle que je t’ai donné prend tout son sens. Je suis contente de te connaître depuis assez longtemps, assez pour avoir pu te voir te transformer et évoluer… Je te vois de plus en plus heureuse à chaque fois qu’on se jase, de plus en plus battante. 🙂

    Lâche pas la pétate!
    Et tiens-moi tête tant que tu voudras, 😉
    J’t’adore pis j’t’adorerai encore.

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  4. Ton message me touche beaucoup. J’ai été victime d’intimidation moi aussi. Toutefois, je me suis tannée au bout de 3 ans et j’ai dit à crtte fille devant toute sa gang que je la détestais ainsi que toutes ses amies pour ce qu’elles faisaient à mes amies et à moi. Depuis ce jour, il y presque 10 ans maintenant, plus d’intimidation.

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  5. Bonjour
    Je suis une éducatrice spécialisée et j’ai lu ta lettre qui m’a permis de comprendre beaucoup de choses..Je suis en train de faire des recherches afin d’aider une personne comme toi a la polyvalente ou je travaille et ta lettre m’a beaucoup touché…Je t’admire beaucoup.. Ce n’est pas facile mais tu y est arrivée tout de même et cela donne espoir que je pourrais réussir a aider des personnes comme toi.

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  6. Karine : Merci beaucoup. Je suis très heureuse de voir qu’il a des professionnels de l’éducation qui sont à l’affut de ces choses-là et qui essaient d’aider. Ça donne espoir pour le futur.

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  7. Je viens de lire ton billet, et je suis bouleversée de voir que tant de méchancetés puisse exister chez les enfants et les ados. Je le savais qu’il y en avait, mais je ne savais pas que ça pouvait être à ce point! Ma fille a aussi vécu de l’intimidation à ses débuts du secondaire. Ce qu’elle a fait pour se protéger, elle est entrée dans une autre gang de têtes fortes, et elle a eu la paix. Ce fut son moyen à elle.
    Tu as fait beaucoup de chemin depuis, et tu as une grande force de caractère pour avoir pris les moyens qu’il fallait pour t’en sortir. Tu as toute mon admiration. Je comprends mieux maintenant pourquoi le monde de l’enseignement ne te convenait pas tout à fait.
    Bravo Jessica et lâche pas surtout. Tu mérites ce qu’il y a de mieux.
    Joanne xox

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  8. Merci Joanne :).

    Maintenant, je vois l’effet positif que cela a eu sur moi aujourd’hui, mais même tous ces effets positifs ne justifieront pas que quelqu’un vive cela.

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